9Le tour dhorizon trop rapide de la garde-robe romanesque d Aurélien montrera que la précision des descriptions de vêtements, largement nourrie de la mémoire sentimentale dAragon, sert lillusion référentielle, quelle participe à la construction des personnages autant quelle traduit un regard sociologique sur lart de shabiller. Si les amours sont singulières par principe pourquoi désirer tel? donc plurielles, il semble vain den chercher philosophiquement la définition. Dabord, quest-ce que cest que lamour? Cétaient des propos dhommes soûls. Drôle de chose Lamour. Ni lun ni lautre ne savait ce que cela voulait dire. Ce dur dialogue entre Aurélien et Paul Denis, préparé par ceux dAurélien avec Decoeur, puis avec Ambérieux Quelle drôle de chose que lamour, ressasse la question sans réponse : que veut celui qui aime? La possession sans doute, mais après? Dans le Poème à crier dans les ruines, qui suivit sa tentative de suicide de septembre 1928, Aragon apostrophait déjà : Lamour salauds lamour pour vous Cest darriver à coucher ensemble Darriver Et après ah ah tout lamour est dans ce Et après. On peut lire de fait Aurélien comme une méditation ou un Discours sur le peu de possession, laquelle communique avec les motifs de la propriété au sens philosophique autant quéconomique du terme.
-Tenez votre précieux bijou, mademoiselle. Mais je ne connais pas votre nom, sans être indiscret. La recherche sera conservée dans votre compte et pourra être rejouée à tout moment. Ces scènes, loin dêtre des parenthèses ou des anecdotes, ont de fortes résonances dans le reste de lÅuvre. Plus encore, elles sont un des aspects principaux du roman : le rapport à la mort, quon sait être le thème sous-jacent de cette Åuvre faussement simple, est évoqué à plusieurs reprises avec les usagers du bibliobus : ici, cest un lecteur assidu que la vieillesse rattrape Georges ne va pas très bien.  Il est à lhôpital p. 67 ; lÃ, cest un vieux peintre paysager qui, malade, donne ses livres favoris aux lecteurs du bibliobus Je suis maladeâ et je nai pas denfants P. 92. Jai été happée à la lecture par une nostalgie, une sorte de renoncement à lamour dans la vie, du fait de linfranchissable distance entre une chimère, un idéal, et lobjet réel de cet amour. Oui, Aurélien supporte très bien la relecture, tellement les niveaux de sens y sont feuilletés, et dabord invisibles. Jai dû le lire moi-même au moins six fois, plus une lecture sur manuscrit pour lédition Pléiade. Inoubliable expérience Situation : à la piscine. Lieu clos, partage dune activité Je demeurai longtemps errant dans Césarée : la force du vers de Racine, véritable incipit de lhistoire, est doffrir un concentré de sa déréliction ; lépreuve du feu a consumé son goût de vivre, ou tué un certain désir. Aux antipodes de lhéroïsation et de lesthétisation de la guerre dont témoignent certains textes de Drieu, les souvenirs dAurélien lenfoncent dans le remords et la dépression. Aragon tira lancien combattant de sa propre expérience, et lon peut penser également que la fréquentation de Joë Bousquet de septembre à décembre 1940 à Carcassonne, puis la correspondance assidue quéchangèrent les deux hommes, ne furent pas étrangères à la genèse d Aurélien comme roman et comme personnage. Cette topographie parisienne typiquement surréaliste est donc celle qui sert de cadre à Aurélien : à lexception de la piscine de la rue Oberkampf et des logements des Barbentane, dAurélien et de Zamora, respectivement situés dans le XVIe, le IVe et à la limite du XVe et du VIIe arrondissements, les différents lieux mentionnés dans le roman permettent au lecteur de sillonner tout le quartier allant du Palais Royal jusquà la place Blanche, au pied de la colline de Montmartre. Le IXe arrondissement, quartier de prédilection des surréalistes, est particulièrement bien représenté : les lieux de divertissement sont concentrés dans le quartier de la place Blanche, dans les ruelles qui mènent à la place Pigalle ainsi que dans la rue Fontaine avec la rue Notre-Dame de Lorette dans son prolongement. Les affaires dEdmond Barbentane nous permettent de parcourir le quartier de la rue Lafayette la rue Pillet Will lui est transversale et de la rue Saint-Georges. Enfin la place de lOpéra, la Madeleine, et la rue Boissy dAnglas qui mènent à la Concorde viennent parfaire ce panorama presque complet de cette partie de la rive droite, privilégiée par Aragon et ses amis qui refusaient de fréquenter les quartiers à la mode comme Montparnasse ou les lieux académiques de la rive gauche. Louis Aragon, né en 1897 à Paris et mort en 1984, est un poète et romancier 6 Ces grotesques dAllemagne : allusion aux personnages fantastiques des contes dHoffmann. Napoléon! Et il décrivit en lair avec sa canne une arabesque imaginaire. 54Aurélien se retourne. Cest Simone. Pour elle, comme pour Riquet, il sappelle Roger. Mazette, elle a une robe neuve. La couleur à la mode le bleu Patou et des perles fausses. Ça doit être le marin de lautre soir Elle a pu se jucher sur un tabouret, elle. Elle fait déplacer son voisin, un type chauve avec du poil aux oreilles cest mal distribué, pense Aurélien, pour permettre à son AMI, dit-elle, de venir lui parler Quest-ce que tu prends? Pour une fois, cest moi qui offre! Quelles sont les marques représentatives de cette intertextualité? Relevez-les en citant le texte. Où il est question dun vers de Bérénice de Racine
-Voici un livre qui pourrait vous convenir, dit-il.
Les mondanités dont notre roman fait grand étalage ou usage proposent un théâtre, bien marqué comme tel réception Perseval, soirée du vernissage Zamora, auquel lamour fait en principe barrage : les rencontres intimes dAurélien et de Bérénice autour du feu dans la garçonnière demeurent aux antipodes de ces brillantes représentations. Aimanté par cette présence de lAutre, le héros éprouve cependant le trouble quelle apporte, voire son impossibilité ; et au cœur de cette intimité le masque réintroduit une manière de théâtre, de même que le prénom même de Bérénice nomme une pièce de Racine prestigieuse entre toutes, et source de cette histoire. Que lamour est aussi un théâre, énoncera non sans amertume Théâtreroman 1974, coll. Gallimard LImaginaire page 33. Cest ce second usage du jazz-band qui est au principe de la scène-pivot du roman, située au Lullis modelé sur le. On y trouve une sorte dethnographie du dancing, de ses alternances entre activités dansantes, spectatorielles et conversationnelles, entre implication et distanciation vis-à-vis de lactivité collective du moment, et de leur enchaînement essentiellement organisé en fonction de lenjeu érotique de la soirée le dispositif permettant les signes plus ou moins discrets ou exhibés, et plus ou moins clairs ou équivoques, les procédés de rapprochement ou de prise de distance par le regard, la conversation ou linvitation à danser, leffet dexcitation sensuelle propre à la danse, etc. La scène livre donc au passage la quasi-totalité des activités possibles au dancing, et joue de lambivalence de la publicité du lieu qui permet la rencontre, le maintien des formes, mais aussi les rapprochements dissimulés et le poids des barrières conventionnelles avec la danse tantôt érotisante quand elle se fond avec le tourbillon musical ou sisole dans léchange amoureux, tantôt inhibante quand elle réintègre le collectif des autres présents et la conscience de leurs regards. Et cest une prestation de batteur de jazz-band qui permet à Aragon de mettre en scène le rapprochement entre Aurélien et Bérénice, faisant se confondre intensification musicale et intensification amoureuse. En voici une restitution. Elèves scolarisés lycées français à lEtranger et candidats libres.